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Mois : octobre 2019

Extrait #3

Extrait #3

Avant de désobéir, peut-être devrions-nous d’abord apprendre à ne plus obéir, à ne plus soutenir le système qui nous tyrannise. C’est ce que Étienne de la Boétie nous invitait à faire dans son Discours de la servitude volontaire, dès 1576. Frédéric Gros l’explique très bien dans son livre Désobéir (Albin Michel, 2017): « C’est précisément pour La Boétie ce qui fait tenir le pouvoir politique. Je ne vous vois pas, écrit-il, « seulement obéir, mais servir ». Servir, c’est plus qu’obéir : donner des gages, devancer les désirs, obéir le mieux possible, faire de son obéissance l’expression d’une gratitude, justifier les ordres qu’on nous donne ; ce qu’on pourrait appeler la « surobéissance ». » De cette surobéissance, le pouvoir se délecte.
Il existe parfois des contraintes trop puissantes pour que l’on puisse réellement désobéir sans risquer gros. Le système l’a bien compris qui nous enchaîne à des crédits qui nous empêchent de faire grève, nous terrorise par l’afflux d’informations toujours plus anxiogènes ou, encore, nous asphyxie de gaz et nous tire dessus à coups de Flash-Ball à chaque manifestation. Frédéric Gros évoque alors la résistance civile : « Des stratégies de non-coopération sont à la disposition des populations civiles, sans que leurs actes apparaissent jamais des actes de révolte ouverte, de rébellion franche. »

Isabelle AttardComment je suis devenue anarchiste (p 142-143) – Editions Seuil-Reporterre

Extrait #2

Extrait #2

Vivian est à la veille de plonger dans la grande nuit. Elle va bientôt quitter la rive des vivants et traverser le fleuve pour rejoindre les terres d’éternité. Je veux imaginer qu’ils se tiennent là, sous ses paupières, tous ces visages qu’elle a aimés, toutes ces vies friables, démunies, devinées l’espace d’un regard. Oui, ils sont là, et bien là, les bancals, les bancroches, les abîmés, les esquintés, les fourbus, les rompus, les meurtris, les accablés, les épuisés, les vaincus, les abandonnés, les transpercés, les effondrés, les désolés, les pas de chance, les cloués au sol, les perdus en route, les inconsolés, et ils lui ouvrent le chemin vers une aube sans retour, vers un ultime voyage, peut-être, vers la vallée verte des jours heureux. Ils lui font escorte, eux qui furent toute sa famille et tout son foyer, en une ronde joyeuse, légère, enfin délivrée.

Une photo floue, prise par un inconnu, la montre de dos, dans la rue, un an avant sa mort. C’est une haute silhouette voûtée, cassée, une démarche qu’on devine malaisée. Long manteau enfilé sur une jupe de travers, chapeau. Vivian Maier ressemble, de façon troublante, à tous les laissés-pour-compte qu’elle a photographiés, l’espace d’une vie, à ces parcelles de monde recueillies avant leur évanouissement. Mais il n’y a plus assez de lumière. Le regard renonce, le diaphragme de l’appareil se referme doucement, la main retombe. L’artiste a rejoint ses modèles. Tout est accompli.

Gaëlle JosseUne femme en contre-jour (p 143-144) – Editions Notabilia